30 novembre 2016

Seniors bénévoles, une espèce en voie de disparition ?

Le titre est provocateur, certes, il veut simplement tirer la sonnette d'alarme sur une tendance qui semble émerger concernant le bénévolat des seniors.

Recherches et Solidarités a publié il y a quelques mois son enquête sur le bénévolat 2016 à laquelle on peut se reporter. Les chiffres et statistiques sont extrêmement détaillés et les interventions d'experts intéressantes. On y trouvera toutes les informations relatives au bénévolat qu'il est donc inutile de reprendre ici.
En revanche, le long chapitre consacré au bénévolat des seniors mérite que l'on s'y arrête et appelle des commentaires.

Le constat
En effet, le bénévolat des seniors qui donnent du temps pour les autres en dehors du cadre familial est passé de 51% en 2010 à 49% en 2013 et 44% en 2016.
Dans les associations, la tendance est la même : 38% des français de plus de 65 ans étaient engagés dans une association en 2010, 37% en 2013 et 35% le sont en 2016.
Alors que les seniors vivent une seconde vie après la vie professionnelle et qu'ils ne demandent, pour la plupart, qu'à poursuivre une activité, pourquoi ce recul par rapport à l'engagement bénévole  prometteur au début des années 2000 ? Les raisons semblent multiples et devraient interpeller les associations.

Une multiplicité de facteurs : les points particulièrement marquants
Les experts soulignent de fréquentes recompositions de vie, de nouveaux projets de vie (divorces, veuvages...), ce qui est propre à la génération actuelle des plus de 60 ans, sollicités par ailleurs, par un marché spécifique dont ils sont la cible (voyages, loisirs, universités inter-âges....)
Les baby-boomers sont davantage sollicités par leurs enfants pour pallier la pénurie des structures d'accueil des tout petits, mais également pour vivre pleinement le "statut" de grand-parent et le plaisir qui y est attaché.
En ce qui concerne les motivations, elles sont en retrait en 2016 par comparaison à 2010, par rapport aux autres catégories de bénévoles, notamment en ce qui concerne la défense d'une cause, l'épanouissement personnel, la reconnaissance de leur action ou le désir de changer un peu les choses. En revanche, le désir d'appartenir à une équipe est plus fort chez les seniors qui ressentent, par ailleurs, la perte du sentiment d'utilité sociale et du sens de leur action. Sorte de lassitude ? On note aussi un peu moins de régularité dans l'engagement, une sorte de retrait par rapport à l'engagement citoyen. Les seniors ne sont que 50% à estimer qu'ils sont bien dans leur association (contre 68% pour les autres), ce que l'on peut déduire de leur abstention relativement importante à répondre à cette question,
Ils déclarent donner moins de temps à leur association, avoir moins de responsabilités et de missions intéressantes, se sentir moins motivés pour agir dans le contexte de crise (découragement ?)
"Ballotés" entre une présence près de leurs proches, des loisirs et des voyages et un engagement bénévole, le rapport de Recherches et Solidarités pointe de possibles "tensions entre le pôle des valeurs altruistes et le pôle des valeurs individualistes"...et donc un peu moins de bien-être au sein des associations.

Des points de satisfaction qui évoluent 
Les seniors interrogés ne remettent pas en cause leur engagement, mais ils préfèrent plus que jamais vivre au présent et recherchent davantage le plaisir dans l'action (plaisir d'être efficace et utile, plaisir accru de la convivialité et des échanges avec les autres....) et affirment plus volontiers aujourd'hui un engagement "pour se faire plaisir", à part égale avec un engagement exclusivement altruiste.
Alors que les seniors bénévoles étaient recherchés pour leur engagement sur le long terme, ils changent aujourd'hui plus souvent d'associations pour "découvrir" d'autres  univers.
Ils sont globalement plus attentifs à la gestion de leur temps et soucieux de trouver un équilibre entre leurs activités dans une association, leurs activités envers leurs proches et leurs activités personnelles.


Des attentes liées au plaisir dans l'action et à une gestion du temps équilibrée :

Des actions bénévoles plus ponctuelles ou modulables en terme d'emploi du temps (travailler "en temps non contraint", à distance (e-bénévolat)), plaisir de transmettre un savoir faire à un nouveau bénévole ou à un jeune en service civique, plaisir de partager des moments de convivialité au sein d'une équipe, etc...

Du côté des associations
On sait l'importance donnée par les associations au bénévolat des seniors : des niveaux de formation généralement élevés, des jeunes retraités fraichement sortis du monde du travail et encore empreints d'énergie et de dynamisme, des compétences au service des associations, acquises tout au long d'une vie professionnelle, des expériences professionnelles, mais aussi des expériences de vie, une disponibilité et un engagement sur du moyen et long terme, des occasions de favoriser un lien et une transmission intergénérationnels, etc..., autant d'avantages soulignés et mis en exergue à l'occasion de l'année européenne du vieillissement actif en 2012.

Il appartient alors aux associations d'imaginer les moyens qui permettront de remobiliser les seniors en leur proposant des réponses adaptées à leurs préoccupations et à concilier l'intérêt des associations et le bien-être des bénévoles :
  • valoriser les notions de savoir-faire, d'équipe et de convivialité
  • adapter les plannings de travail chaque fois que possible
  • développer le bénévolat "à distance" (e-bénévolat) grâce aux outils numériques que les seniors maîtrisent aussi bien que les plus jeunes
  • développer le tutorat de jeunes bénévoles
  • développer des activités bénévoles en binôme pour faciliter l'engagement des seniors en leur permettant une gestion optimale de leur emploi du temps
  • intervenir auprès de consultants spécialisés (c'est déjà souvent le cas) à l'occasion des stages de préparation à la retraite programmés par les entreprises
Mais ne convient-il pas également que les associations s'interrogent sur leurs pratiques managériales ? Aucune question en ce sens ne semble avoir été posée à l'occasion de cette  enquête..

Et enfin, deux points de vue sur la baisse de motivation des seniors
"Les personnes de plus de 65 ans sont nettement moins nombreuses que celles de moins de 35 ans, à se dire satisfaites pour la reconnaissance de leur action ou l’épanouissement personnel que leur procure le bénévolat. Elles peuvent effet parfois se trouver « en décalage » par rapport aux générations plus jeunes qui ont davantage besoin d’avoir un objectif et un résultat au bout de leur action, quitte à sacrifier des moments de reconnaissance et de convivialité. Les associations, dans lesquelles le temps est souvent compté au profit de l’action, devraient entendre cette frustration pour entretenir la motivation des bénévoles de plus de 65 ans".
Isabelle Persoz, vice-présidente du réseau Tous bénévoles

"Il semble que c'est là le reflet de la place accordée aux personnes vieillissantes et âgées ordinaires dans notre société. Dès qu'elles ne font plus jeunes, elles ne peuvent que souffrir du manque de considération accordée à la vieillesse, puisque notre angoisse collective est celle du vieillissement"

Pascal Dreyer, auteur de l’ouvrage « Etre bénévole aujourd’hui »


12 novembre 2016

Agir hors du cadre d'une association "classique" : quels enseignements en tirer ?

C’est un phénomène qu’il faut prendre en compte, l’engagement dans le cadre de groupements informels (coordinations éphémères, collectifs, groupements locaux de jeunes…) se développe. Vient-il bousculer le paysage associatif ?

Qu’en est-il exactement ?
Ces dernières années, l’explosion de collectifs de jeunes comme Génération précaire ou Jeudi noir est venue remettre en cause les modes de militantismes traditionnels à travers la mise en place d’organisations informelles, plus basées sur la camaraderie que sur des structures constituées et utilisant des modes d’intervention dans l’espace public spectaculaires et très médiatiques. 
Le succès de ces actions a interpellé les associations « traditionnelles » dont certaines ont dû réviser leurs pratiques afin de ne pas prendre un grave « coup de vieux » face à ces jeunes collectifs qui pouvaient, dans certains cas, mobiliser bien plus efficacement sur leurs causes.

Jacques ION, sociologue (1),  voit dans la montée de l’individualisme tant décriée, une source d’engagement sous des formes très diversifiées, qu’il faut appréhender autrement que selon les modèles d’organisation et de représentation traditionnels. Alors… « Vive l’individu autonome et affranchi ! » Et, « plus l’individuation s’approfondit (autonomisation), plus le souci du collectif devient impérieux. Le souci de soi  n’est pas contradictoire avec aller vers autrui. »

Collectifs et coordinations plutôt qu'associations traditionnelles ?
A l’appui du constat d’une attirance mitigée, chez bon nombre de jeunes, pour des organisations trop structurées, Cécile Coumau, coauteure de l’ouvrage collectif «  Bénévoles et vous ? »(2) relate comment Léa, une jeune bénévole de 25 ans militante à Génération précaire, un groupement se battant contre
l’exploitation des stagiaires, a fait le choix d’actions qui aillent vite. Elle s’est ainsi tournée vers ce collectif car en trois ou quatre jours dit-elle, on montait une opération. Selon la journaliste, ces structures relèvent plus de la « bande d’amis » que de l’association et leur aspect quelque peu déstructuré attire ces jeunes en quête de réinvention du bénévolat et moins « formatés » que les adultes.

Une nouvelle manière de militer « en s’amusant » et en utilisant des 
modes de mobilisation spectaculaires 
Même si, comme le dit C. Coumau, les causes défendues par ces collectifs ne prêtent pas vraiment à rire : les loyers excessifs pour Jeudi noir, les prix trop élevés de la grande distribution pour L’Appel et la Pioche, les salaires trop élevés des riches pour Sauvons les riches, La France qui se lève tôt en réaction à la campagne de Nicolas Sarkozy, ces jeunes ont choisi de « revendiquer en s’amusant ». Ainsi, Jeudi noir « déclenche des fêtes éclairs avec déguisement, musique et cotillons lors de la visite d’une appartement », Génération précaire submerge les entreprises de candidatures de stagiaires fictifs…

Ces groupements font appel à une sociabilité à base de fêtes, festivals et rencontres informelles très majoritairement animés par des jeunes. Ainsi les sit-in, marches et ateliers d’expression pour les « Indignés ».

Et force est de constater que ces organisations savent remarquablement occuper l’espace public grâce à des modes de mobilisations novateurs et à fort impact médiatique. Les nouvelles technologies de la communication permettent en effet de leur donner une audience inégalée, sans rapport avec le nombre de manifestants qu’elles peuvent mobiliser en comparaison avec les organisations traditionnelles et leurs grands défilés classiques de rue, considérées comme quelque peu désuets. Un exemple en est la flashmob, entendez « manifestation éclair » qui consiste à réunir le maximum de personnes dans un espace public « pour y accomplir des actions convenues d’avance et se disperser rapidement » nous décrit Coumau. Des actions qui relèvent plus du « street art » que de la manifestation en faisant par exemple appel à des danseurs étoiles de l’Opéra…


Et ces actions, même s’il y a des prédécesseurs comme Greenpeace ou Act Up, ont un impact politique si l’on veut bien considérer que des personnalités politiques se montrent aux côtés de Génération précaire qui est maintenant un interlocuteur à part entière et qui, malgré sa faible structuration, n’a pas du tout connu une existence éphémère et compte toujours pleinement, des années après sa création. 

Le militantisme traditionnel, interpellé sur ses pratiques
L'article d'Ariane Dollfus, également coauteure du livre "Bénévoles et vous ?", qui relate comment l'irruption du collectif Don Quichotte est venue secouer le milieu associatif "traditionnel" de laide aux mal-logés, montre bien comment ces nouvelles pratiques peuvent amener les acteurs traditionnels à renouveler leurs méthodes. En ayant choisi comme action spectaculaire, en décembre 2006,de planter une centaine de tentes rouges en bordure du canal Saint-Martin à Paris, ce collectif a provoqué un retentissement médiatique tel qu'il s'est imposé dans le paysage du militantisme contre le mal-logement.

De ce fait dit-elle, les acteurs traditionnels ont été amenés à se « réveiller » par exemple en se fédérant alors que jusqu’ici ils fonctionnaient de manière très cloisonnée, et changer leurs pratiques à l’égard des SDF dont beaucoup étaient très critiques envers ces associations caritatives classiques, se plaignant en effet d’être assistés sans vraiment avoir leur mot à dire alors que les nouveaux acteurs privilégiaient l’écoute et la prise en compte de leurs points de vue pour définir les prestations les concernant.

Le collectif Jeudi noir a également été un aiguillon pour pousser les associations classiques à renouveler leur discours. Créé par des étudiants mal logés en 2006, ce collectif, constitué uniquement de jeunes dans ce cas a pratiqué le squat « dans un souci d’efficacité médiatique » mais sur un ton beaucoup plus percutant que celui des grands acteurs traditionnels avec cinquante ans d’existence dont il reprochait le ton misérabiliste. Et ces collectifs ont parfois influencé les grandes associations si l’on prend l’exemple de la création au sein d’Emmaüs France de la branche « Emmaüs Défi » qui a proposé une approche plus adaptée aux publics en grande difficulté.

«Ces collectifs sauvages ne seraient-ils pas en train d’écrire une nouvelle page de l’histoire du bénévolat ? » se demande Cécile Coumau. Il n’est pas du tout certain que les nouvelles formes d’engagement soient exclusives des anciennes car, dans certains secteurs les structures traditionnelles coexistent avec ces jeunes collectifs ou adoptent des  pratiques innovées par les collectifs et mouvements « informels » Et si l’on considère le cas de la jeune Léa, après avoir fait ses premières armes de bénévole à Génération précaire, elle a choisi de rejoindre Amnesty international. Une trajectoire intéressante entre deux formes de militantisme relativement différentes mais complémentaires en somme ?

Et les associations "traditionnelles" ?
On aurait pu craindre, d’une part,  une désaffection des jeunes pour les associations et d’autre part, des associations de plus en plus composées de seniors. Il n’en est rien. La dernière étude réalisée par Recherches et Solidarités sur le bénévolat en 2016, montre que le nombre de jeunes engagés dans une association, augmente, mais que par contre, l’engagement des seniors diminue, ce qui inquiète le monde associatif.

Ne peut-on dire enfin que ces nouvelles formes d’action relèvent davantage du champ politique, que purement associatif, qu’elles sont davantage la traduction d’un refus de s’engager au sein d’un parti politique, un refus du discours politique politicien tout simplement. Le mouvement « Nuit debout » en est, semble-t-il, la traduction.


Information de dernière minute : un nouveau "collectif" féministe vient de se constituer, imitant en cela les féministes islandaises. Lundi 7 novembre, il invitait les femmes à cesser le travail à partir de  16h34, heure au-delà de laquelle, en  moyenne, les femmes travaillent bénévolement par rapport à leurs collègues masculins qui gagnent en moyenne 15% de plus qu'elles ! Une forme originale pour frapper les esprits sur un problème récurrent.


Sources :
(1)Jacques ION : "S'engager dans une société d'individus" (Armand Colin, 2012)
(2)"Bénévoles et vous", ouvrage collectif dirigé par Anne Dhoquois et préfacé par Stéphane Hessel (Editions Autrement, 2011)


                                                          Bernard Grozelier, Louise Forestier